Lycéens et étudiants dans la rue : de Paris à Tirana, des colères différentes
Parti d'un lycée de Créteil le 21 septembre, le mouvement lycéen français a gagné la Belgique, puis l'Italie, au moment où une révolte étudiante secoue Tirana. À Madrid, Athènes ou Porto, d'autres mobilisations ont éclaté au même moment, mais pour des raisons qui leur sont propres. Samedi 17 octobre, la France a compté 550 000 manifestants selon le ministère de l'Intérieur, 800 000 selon les organisateurs, et environ 400 interpellations.
En France, tout commence au lycée Saint-Exupéry de Créteil, où élèves, parents et professeurs réclament « plus de moyens dans l'éducation », rappelle Amnesty International. Les lycéens dénoncent les professeurs non remplacés, les classes surchargées et des bâtiments vétustes. L'ONG cite une salle à 39 degrés, avec un seul ventilateur pour 37 élèves. Les blocus se sont étendus à Lille, Lyon, Marseille, Nantes, Rennes ou Bordeaux.
Les interpellations se comptent par milliers. D'après les chiffres du ministère de la Justice relayés par Euronews le 11 octobre, 6 877 personnes ont été interpellées depuis le début du mouvement, dont 86 % de mineurs. Le seul 1er octobre, le ministère de l'Intérieur a recensé 1 948 interpellations. Amnesty dénonce un « usage disproportionné de la force » et documente le cas d'un lycéen de 16 ans qui a perdu l'usage d'un œil après un tir policier devant le lycée Balzac de Tours, le 30 septembre. Sa famille a porté plainte.
Samedi, les lycéens ont rejoint les cortèges contre la vie chère. Laurent Nuñez a annoncé « 110 défilés qui ont réuni 550 000 personnes dont 110 000 à Paris », des interpellés « en majorité » majeurs et près de 60 membres des forces de l'ordre blessés. L'hôtel de ville de Limoges, incendié, « est en grande partie perdu », a déclaré le préfet Maurice Barate à l'AFP. L'office de tourisme de Lyon a brûlé et à Marseille, la mairie a été envahie et un commissariat visé. À Avignon, la préfecture fait état de 21 interpellations et de 9 policiers blessés. Une enquête de l'IGPN a été ouverte après la blessure à la main d'un jeune à Saint-Étienne. Le ministre de l'Intérieur attribue les violences à « l'ultragauche et l'extrême gauche radicale », tandis qu'Emmanuel Macron promet que les casseurs « seront poursuivis et punis ».
Le gouvernement avait déjà promis 3 000 enseignants remplaçants, une solution de court terme selon les syndicats cités par Euronews. Ces renforts sont en fait des remplaçants déjà en poste, pas des recrues. En Belgique, la police de Liège a procédé à 107 arrestations entre le début du mois et le 7 octobre, selon l'agence Belga citée par Anadolu. Les élèves francophones y protestent contre le coût des études et des abonnements de transport.
Tirana et Turin, les foyers les plus tendus hors de France
En Albanie, la colère n'a pas la même origine. Mardi 13 octobre, des étudiants se sont rassemblés devant le ministère de l'Éducation à Tirana, à l'appel de la « révolution Flamingo », un mouvement né en juin de manifestations écologistes et devenu hostile au gouvernement, rapporte BIRN. Ils dénoncent les conditions d'études, le coût de la vie et réclament la démission du Premier ministre Edi Rama. « Nous venons à Tirana pour étudier, et on nous oblige à travailler au lieu d'étudier », a lancé un participant cité par BIRN.
Les manifestants ont lancé des pierres et des œufs, puis des cocktails Molotov dans la soirée, et la police a répliqué au gaz lacrymogène et au canon à eau. Elle a d'abord annoncé 23 interpellations et six policiers blessés, puis 16 arrestations et 49 personnes visées par une enquête. Le ministère de la Santé a fait état de 13 personnes soignées. Quatre policiers ont été suspendus après la diffusion d'une vidéo montrant un jeune de 19 ans à la jambe cassée, porté sans ménagement. Dans la nuit, un incendie s'est déclaré dans le ministère, selon Al Jazeera, l'AFP et Reuters. « Manifester est un droit légitime, mais cela ne peut pas servir d'excuse à la violence », a écrit la vice-Première ministre Albana Kociu. Edi Rama, lui, refuse de démissionner, et la contestation a gagné les universités d'Elbasan et de Shkodër.
En Italie, le « No Meloni Day » du vendredi 16 octobre a rassemblé des milliers de jeunes à Rome, Milan, Turin, Bologne, Gênes ou Bari, sous le slogan « Meno armi e più diritti » (moins d'armes, plus de droits). Ils dénoncent l'état des écoles, le coût de la vie et un texte du gouvernement qui vise à limiter le nombre d'élèves étrangers maîtrisant mal l'italien. À Turin, où plus de 5 000 personnes ont défilé, des manifestants cagoulés ont lancé des pierres devant la préfecture. La police a répondu par des canons à eau et des gaz lacrymogènes, et la questure a annoncé trois mineurs arrêtés et plus de 50 personnes identifiées, selon l'ANSA. Des pétards ont visé le ministère de l'Éducation à Rome, alors que le cortège de Milan est resté calme. Giorgia Meloni a salué la mobilisation tout en jugeant que « la violence, c'est autre chose ». Son ministre Giuseppe Valditara a parlé de « teppismo politico », une forme de vandalisme politique.
Madrid, Athènes, Porto : des revendications propres à chaque pays
À Madrid, il s'agit d'une grève illimitée de l'enseignement public lancée le mercredi 14 octobre par les syndicats d'enseignants et le Sindicato de Estudiantes. Les professeurs réclament des hausses de salaire et plus de moyens. Le matin, une charge policière à l'université Complutense a fait cinq interpellés et un policier blessé, ainsi que des manifestants blessés, selon le délégué du gouvernement Francisco Martín, qui a demandé une enquête en urgence. Le soir, 25 000 personnes ont marché jusqu'à la Puerta del Sol, selon la Délégation du gouvernement. La présidente de la région, Isabel Díaz Ayuso, y voit une grève « politique ».
En Grèce, des étudiants ont planté leurs tentes place Syntagma, devant le Parlement, le 13 octobre, pour dénoncer des loyers de 600 euros par mois pour un studio, selon Greek Reporter. Au Portugal, environ 200 étudiants se sont rassemblés à Porto le 14 octobre contre le dégel des frais d'inscription prévu au budget 2027, a rapporté l'agence Lusa. Une manifestation est annoncée à Lisbonne le 21 octobre. Aucune mobilisation comparable n'a été rapportée en Croatie dans les sources consultées. Les motifs diffèrent donc d'un pays à l'autre. En France, les lycéens réclament des moyens pour leurs établissements. En Albanie, les étudiants exigent aussi le départ du gouvernement, et à Athènes comme à Porto, c'est le coût des études qui mobilise.