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Migrations en Méditerranée : la baisse des arrivées en Espagne, un succès européen bâti sur le déni (Abonnés)

En 2025, l’Espagne a connu une chute spectaculaire des arrivées irrégulières : –42 % selon Madrid. Bruxelles s’en félicite, y voyant la preuve que sa stratégie fonctionne. Mais derrière la victoire statistique se cache une Méditerranée plus fermée, des accords ambigus, et une Europe qui confond maîtrise et indifférence.

« Les chiffres ne disent pas tout. » Dans les bureaux exigus des ONG installées entre Tanger, Ceuta et Almeria, cette phrase revient comme un refrain. Depuis la fin de l’année 2025, les responsables européens brandissent fièrement la baisse historique des arrivées de migrants en Espagne, devenue vitrine du contrôle aux frontières. Un succès que le ministre espagnol de l’Intérieur, Fernando Grande-Marlaska, a qualifié de « résultat exemplaire de coopération régionale ». Pourtant, sur les quais d’Algésiras, à bord des navires humanitaires ou dans les camps de fortune de Nador, le tableau est tout autre.

Les routes migratoires n’ont pas disparu : elles se sont déplacées, souvent au prix du danger. Les départs depuis le nord du Maroc se font désormais plus rares, mais les flux ont glissé vers la côte atlantique mauritanienne, plus longue, plus périlleuse, et presque invisible pour l’opinion publique. Dans ce nouveau scénario, la baisse des arrivées en Espagne ne traduit pas une amélioration de la situation, mais son déplacement.

Un constat déjà souligné dans notre article du 2 janvier, où les données étaient mises en regard d’une politique européenne de plus en plus externalisée. Les accords signés avec le Maroc, la Mauritanie ou la Tunisie permettent désormais à l’Union européenne de repousser ses frontières bien au-delà de la Méditerranée, dans un entre-deux juridique où la dignité humaine devient une variable d’ajustement.

Sous-traiter les frontières, écarter les responsabilités

« Nous avons réduit les arrivées de moitié sans réduire notre humanité », s’est félicitée la commissaire européenne aux Affaires intérieures en décembre. Une phrase que les ONG ont accueillie avec une ironie amère. « Ce n’est pas de l’humanité, c’est du cynisme administratif », rétorque un représentant de l’organisation espagnole Caminando Fronteras, jointe par téléphone.

Car cette baisse spectaculaire repose sur un mécanisme bien connu : payer les pays du Sud pour qu’ils fassent le sale travail. Entre 2019 et 2025, le budget européen consacré au contrôle des flux migratoires a doublé. Une partie importante de ces fonds alimente les forces de sécurité marocaines ou mauritaniennes, parfois accusées de violences et d’arrestations arbitraires. « On ne les empêche plus de partir, on les empêche d’exister, » souffle une humanitaire à Las Palmas, témoin de scènes d’interceptions en mer dignes d’opérations militaires.

Les observateurs parlent d’un « modèle espagnol » que Bruxelles veut étendre à tout le pourtour méditerranéen. En Italie, Giorgia Meloni s’est félicitée d’une baisse comparable, obtenue via un partenariat avec la Tunisie, où les autorités locales refoulent massivement les migrants vers le désert libyen. Une politique que l’UE finance et valide, au nom de la « stabilité régionale ».

Cette approche comptable — moins d’arrivées = plus d’efficacité — oublie sciemment l’autre colonne du bilan : les morts et les disparus. Selon l’Organisation internationale pour les migrations, 2 347 personnes ont perdu la vie en Méditerranée en 2025. Autant qu’en 2024. « On ne peut pas parler de progrès quand le cimetière maritime reste plein », insiste le sociologue Jean-Pierre Girard, spécialiste des politiques frontalières européennes.

C’est aussi une manière de détourner le regard. Moins d’images de bateaux à la dérive, moins de reportages, moins de débats. « L’Europe a trouvé la formule magique : ne plus voir pour ne plus savoir », ironise un diplomate espagnol à Bruxelles. Et ce silence visuel alimente un consensus : celui d’une Europe qui préfère invisibiliser le drame plutôt que le résoudre.

 

 

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