Hommage. Amadou Bagayoko s'en est allé, mais sa lumière ne s'éteindra jamais
Par La rédactionPublié le
Le monde de la musique africaine et internationale vient de perdre l'une de ses étoiles les plus brillantes. Amadou Bagayoko, moitié du légendaire duo malien Amadou & Mariam, s'est éteint ce 4 avril 2025 à Bamako à l'âge de 70 ans, des suites d'une maladie qui le minait depuis quelque temps déjà. Son départ laisse un vide immense dans le paysage musical contemporain, mais son héritage, lui, demeure plus vivant que jamais.
L'histoire d'Amadou Bagayoko et de son épouse Mariam Doumbia est d'abord celle d'une rencontre extraordinaire. En 1976, à l'Institut des jeunes aveugles de Bamako, le jeune guitariste de 21 ans croise le chemin de Mariam, alors âgée de 18 ans. Tous deux unis par leur handicap visuel - lui atteint de cécité à 16 ans suite à une cataracte congénitale, elle devenue aveugle à 5 ans après une rougeole mal soignée - ils découvrent surtout une passion commune pour la musique qui scellera leur destin.
Amadou n'était alors déjà plus un novice. Né le 24 octobre 1954, il avait manifesté très tôt des prédispositions musicales : percussions dès 2 ans, harmonica et flûte à 10 ans, avant de tomber amoureux de la guitare d'un oncle. Adolescent, il se nourrissait des disques de Jimi Hendrix, Led Zeppelin et John Lee Hooker tout en restant profondément ancré dans les traditions maliennes. De 1974 à 1980, il joue avec les Ambassadeurs du Motel, prestigieuse formation comptant Salif Keïta parmi ses membres, et se produit dans toute l'Afrique de l'Ouest.
À l'Institut, Amadou dirige la troupe musicale dont Mariam devient la chanteuse principale. Ensemble, ils animent des campagnes de sensibilisation sur la vie des aveugles, utilisant déjà la musique comme vecteur de changement social. Leur union artistique se double d'une union conjugale en 1980, année où ils donnent leur premier concert en duo à Bobo-Dioulasso 11.
L'ascension d'un duo hors norme
Les années 1980 voient le couple s'affirmer. Amadou crée l'orchestre Miriya, composé exclusivement de musiciens aveugles, et devient directeur technique du groupe artistique de l'Institut. Leur talent est reconnu en 1982 lorsqu'ils remportent le concours Découvertes de RFI. Mais c'est véritablement à partir de 1998, avec la sortie de leur premier CD Sou Ni Tilé contenant le tube Mon amour, ma chérie, que leur carrière prend une dimension internationale.
Le véritable tournant survient en 2004 avec Dimanche à Bamako, album produit par Manu Chao qui leur offre une reconnaissance planétaire. Le titre Beaux Dimanches devient un hymne, et l'album est couronné par une Victoire de la Musique en 2005. Manu Chao, bouleversé par la nouvelle du décès d'Amadou, lui rendra cet hommage poignant sur Instagram : "On sera toujours ensemble... Avec toi, partout où tu iras".
Dès lors, le "couple aveugle du Mali" enchaîne les succès et les collaborations prestigieuses : Damon Albarn de Blur et Gorillaz, David Gilmour de Pink Floyd (idole d'enfance d'Amadou), Santigold, TV on the Radio, ou encore Toumani Diabaté. Leur album Folila (2012) incarne cette fusion des cultures, mêlant influences maliennes, rock et électro avec une aisance déconcertante.
Ambassadeurs de l'Afrique et modèles de résilience
Ce qui rendait Amadou & Mariam si exceptionnels, au-delà de leur talent musical, c'était leur capacité à transcender leur handicap pour en faire une force. Comme le souligne Mory Touré, animateur culturel à Bamako, Amadou était "une anti-star" dont "la discrétion et l'humilité constituaient sa grandeur". Leur parcourage était un message d'espoir pour toutes les personnes en situation de handicap, prouvant que la cécité n'était pas un obstacle à l'excellence artistique.
Leur musique, profondément ancrée dans les traditions maliennes tout étant résolument moderne, offrait une image vibrante et positive de l'Afrique. Le ministre malien de la Culture Mamou Daffé a exprimé sa "consternation" face à cette perte immense pour le pays. Le duo avait d'ailleurs représenté fièrement le Mali lors d'événements majeurs comme la cérémonie de clôture des Jeux Olympiques de Paris 2024 ou en composant l'hymne officiel de la Coupe du Monde 2006 en Allemagne.
Leur engagement social ne s'est jamais démenti. Dès leurs débuts, ils chantaient pour sensibiliser aux difficultés des aveugles. Plus tard, malgré leur succès international, ils sont restés fidèles à leurs valeurs humanistes, prônant dans leurs textes la solidarité, l'amour et la démocratie. Leur dernier concert public, lors de la clôture des Jeux Paralympiques 2024 où ils interprétèrent Je suis venu te dire que je m'en vais de Gainsbourg, apparaît rétrospectivement comme un adieu poignant et prémonitoire.
Un héritage musical et humain inestimable
Amadou Bagayoko laisse derrière lui un héritage considérable. Avec Mariam, ils ont ouvert la voie à toute une génération de musiciens africains, prouvant qu'on pouvait concilier authenticité culturelle et succès international. Leur capacité à fusionner le blues malien avec des influences rock, pop et électro a créé un son unique qui influence encore aujourd'hui de nombreux artistes.
Comme le souligne son ami d'enfance Cheick Tidiane Seck, Amadou était "curieux de tout" et "écoutait toute la musique", des Stones à Led Zeppelin, ce qui a forgé son jeu de guitare si particulier 13. Cette ouverture d'esprit, alliée à une profonde connaissance des traditions musicales ouest-africaines, faisait de lui un artiste complet.
Sur le plan humain, Amadou incarnait une forme de sagesse et de résilience rare. Malgré les épreuves - la perte précoce de la vue, les difficultés initiales à percer -, il a toujours maintenu une énergie positive et un engagement sans faille envers sa musique et son public. Père de trois enfants, il a su concilier vie de famille et carrière internationale sans jamais renier ses racines.
La ministre française de la Culture a salué "l'engagement et la générosité" de l'artiste, tandis que des stars africaines comme Fally Ipupa ("Repose en paix Maestro") ou Youssou N'Dour ("Je n'oublierai jamais son amitié") ont rendu hommage à celui qui était bien plus qu'un collègue - un frère en musique 13.
Une symphonie inachevée
Comme le dit si bien Mory Touré, "la perte d'Amadou est une symphonie inachevée". À 70 ans, l'artiste avait encore tant à donner, comme en témoigne le best-of La Vie est belle sorti en septembre 2024 avec des inédits. Mais ce qui réconforte, c'est de savoir que sa musique, elle, ne mourra jamais.
Amadou Bagayoko restera dans les mémoires comme un pionnier, un passeur de cultures, un modèle de persévérance. Avec Mariam, il a montré au monde entier que le handicap pouvait se transformer en force créatrice, que les traditions africaines avaient leur place sur la scène mondiale, et que l'amour - de la musique, de son prochain, de sa terre - était le plus puissant des moteurs.
La musique d'Amadou & Mariam, ce mélange unique de tendresse et d'énergie, de tradition et de modernité, continuera de résonner dans les cœurs bien au-delà de la disparition physique de l'artiste. Amadou s'en est allé, mais sa lumière, elle, ne s'éteindra jamais.