Affaire Kadhafi : réquisitions contre Sarkozy, peines attendues mercredi
Après huit semaines d'audiences intenses, le procès en appel de l'affaire du financement libyen de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy est entré lundi 11 mai 2026 dans sa phase décisive. Les trois avocats généraux ont entamé leurs réquisitions à partir de 13h30 devant la cour d'appel de Paris, débutant par l'examen du chef d'accusation principal : l'association de malfaiteurs. Les peines réclamées contre chacun des dix prévenus ne seront prononcées qu'à partir de mercredi 13 mai. En première instance, l'ancien chef de l'État avait été condamné à cinq ans d'emprisonnement ferme.
La cour d'appel de Paris accueille depuis le 16 mars 2026, et jusqu'au 3 juin prochain, le second procès de l'une des affaires judiciaires les plus retentissantes de la Ve République. Nicolas Sarkozy, ancien président de la République de 2007 à 2012, y comparaît aux côtés de neuf autres prévenus pour répondre de soupçons de financement illicite de sa campagne électorale de 2007 grâce à des fonds occultes en provenance de la Libye du colonel Mouammar Kadhafi. Un scandale politico-financier d'une ampleur inédite qui mêle corruption présumée, géopolitique méditerranéenne et secrets d'État.
Trois magistrats du parquet général représentent le ministère public dans ce procès en appel : les avocats généraux Damien Brunet, Rodolphe Juy-Birmann et Sophie Meynard. Pendant deux jours et demi, ils déroulent devant la cour la démonstration de l'accusation, en abordant successivement les différents chefs d'inculpation. Ils ont commencé, lundi après-midi, par le délit d'association de malfaiteurs, le chef le plus grave retenu contre l'ancien chef de l'État. Ce n'est que mercredi que seront requis les quantum de peines pour chacun des dix prévenus.
Un « pacte de corruption inconcevable » au cœur de l'accusation
L'accusation repose sur une thèse centrale et explosive : Nicolas Sarkozy aurait noué, fin 2005, un « pacte de corruption » avec le régime du dictateur libyen Mouammar Kadhafi. Selon le Parquet national financier (PNF), l'ex-président, alors ministre de l'Intérieur en quête de financement pour sa future campagne présidentielle, aurait accepté de l'argent libyen en échange de contreparties politiques de la plus haute importance. Parmi celles-ci, l'examen bienveillant de la situation pénale d'Abdallah Senoussi, beau-frère de Kadhafi et chef du renseignement militaire libyen, condamné à la perpétuité par défaut par la justice française pour son rôle dans l'attentat contre le DC-10 d'UTA en 1989, qui avait coûté la vie à 54 ressortissants français.
Les fonds auraient transité via l'intermédiaire Ziad Takieddine, sulfureux homme d'affaires franco-libanais décédé en 2025, dont le rôle de « cheville ouvrière du pacte » a été souligné avec insistance par les procureurs lors du premier procès. En première instance, le PNF avait qualifié l'ancien chef de l'État de « véritable décisionnaire et commanditaire » d'un pacte décrit comme « à la fois inconcevable, inouï et indécent ». Lors de ce premier procès, le parquet avait réclamé sept ans d'emprisonnement, 300 000 euros d'amende et cinq ans d'inéligibilité contre Sarkozy. Le tribunal correctionnel de Paris l'avait finalement déclaré coupable et condamné à cinq ans de prison ferme le 25 septembre 2025.
Dans ce dossier aux ramifications internationales multiples, la justice française a dû composer avec des absences et des silences pesants. Ziad Takieddine est décédé avant de pouvoir témoigner lors de l'appel. Béchir Saleh, ancien directeur de cabinet de Kadhafi soupçonné d'avoir orchestré les transferts de fonds, reste introuvable à l'étranger sous le coup d'un mandat d'arrêt international. Quant à Abdallah Senoussi, il purge une peine de prison à vie en Libye depuis sa condamnation par les autorités post-révolutionnaires. Autant de pièces manquantes d'un puzzle judiciaire que l'accusation entend reconstituer malgré tout devant la cour d'appel.
En appel, la rupture fracassante avec Claude Guéant
Le second procès a été marqué par un événement judiciaire et humain majeur : la fracture publique entre Nicolas Sarkozy et son ancien directeur de cabinet et ministre de l'Intérieur, Claude Guéant. Absent lors de ce procès en appel pour raisons médicales, Guéant s'est retrouvé au centre de vives tensions lorsque Sarkozy a choisi de mettre en cause son ancien collaborateur le plus proche. L'ancien président a tenté lors de ses derniers interrogatoires d'« arrondir les angles » avec Guéant, mais la rupture n'en est pas moins flagrante aux yeux des observateurs. En première instance, l'ancien secrétaire général de l'Élysée avait écopé d'une peine de six ans d'emprisonnement.
Nicolas Sarkozy clame son innocence avec une constance absolue depuis le début de cette affaire tentaculaire, qui le rattrape depuis plus d'une décennie. « Je le dirai jusqu'à mon dernier souffle », a-t-il martelé à la barre : il n'y aurait pas eu « pas un centime d'argent libyen » dans sa campagne présidentielle de 2007, ni aucun pacte avec le régime de Kadhafi. À 71 ans, l'ancien chef de l'État fait face à une troisième condamnation potentielle dans une série d'affaires judiciaires qui l'ont rattrapé depuis sa sortie de l'Élysée. Sa défense a plaidé l'acharnement judiciaire, la manipulation de témoins et l'absence de preuves matérielles directes reliant l'argent libyen à ses comptes de campagne.
Les victimes de l'attentat du DC-10 d'UTA, abattu dans le désert du Niger le 19 septembre 1989 après l'explosion d'une bombe à bord, suivent ce procès avec une attention douloureuse. Pour elles, l'affaire représente bien plus qu'une simple question de financement politique : elle touche directement à l'impunité dont auraient bénéficié les commanditaires du terrorisme d'État libyen grâce à des accords présumés avec des responsables politiques français. Leurs associations se sont constituées parties civiles et ont assisté aux audiences avec une émotion palpable, rappelant à chaque session le tribut humain du plus meurtrier attentat contre des intérêts français avant les attaques de 2015.
La décision finale de la cour d'appel de Paris est attendue après la clôture des débats, fixée au 3 juin 2026. D'ici là, les plaidoiries de la défense prendront la suite des réquisitions de l'accusation. Si la condamnation en première instance était confirmée ou alourdie, Nicolas Sarkozy — déjà condamné définitivement dans l'affaire des « écoutes » et celle de Paul Bismuth — pourrait se retrouver confronté à une incarcération effective. Ce serait une perspective sans précédent pour un ancien président de la Ve République, et la conclusion d'un feuilleton judiciaire sans équivalent dans l'histoire politique française contemporaine.