L'Iran veut taxer les câbles internet sous-marins du détroit d'Ormuz
Des médias liés aux Gardiens de la Révolution iraniens (CGRI) ont proposé début mai 2026 d'imposer des taxes et des frais de transit sur les câbles à fibre optique sous-marins qui traversent le détroit d'Ormuz, un corridor stratégique transportant quotidiennement plus de 10 000 milliards de dollars de transactions financières mondiales. Une initiative non encore officialisée par le gouvernement iranien, mais qui soulève d'intenses préoccupations géopolitiques à l'échelle internationale et remet en lumière la vulnérabilité d'une infrastructure numérique mondiale souvent ignorée.
Le détroit d'Ormuz, coincé entre l'Iran et le sultanat d'Oman, est depuis longtemps identifié comme un choke point pétrolier mondial. Moins connu du grand public, ce bras de mer de seulement trente-trois kilomètres à sa partie la plus étroite abrite également sept câbles à fibre optique sous-marins qui constituent l'épine dorsale des communications numériques mondiales. Ces infrastructures invisibles transportent chaque jour des milliers de milliards de dollars en transactions SWIFT, opérations boursières et transferts bancaires internationaux, reliant l'Europe, l'Asie du Sud et le Moyen-Orient en un réseau dense et indispensable.
L'agence Tasnim, connue pour ses liens étroits avec le Corps des Gardiens de la Révolution islamique (CGRI), a publié début mai 2026 un article intitulé « Trois étapes pratiques pour générer des revenus à partir des câbles internet du détroit d'Ormuz ». L'agence Fars, autre organe proche du régime, a également relayé cette proposition en soulignant l'ampleur du levier économique que représenterait un tel contrôle. Ces publications reflètent une réflexion stratégique au sein des sphères militaires iraniennes sur la monétisation et la surveillance de cette infrastructure critique, au moment où les tensions entre Téhéran et les puissances occidentales restent vives.
Un plan en trois étapes pour contrôler l'infrastructure numérique mondiale
Le plan tel que décrit par ces médias proches du CGRI se décompose en trois volets distincts. La première étape consiste à obliger les opérateurs télécoms étrangers à obtenir des licences et à s'acquitter de péages pour poser, exploiter et maintenir des câbles dans le détroit, avec des frais initiaux élevés et des renouvellements annuels obligatoires. La deuxième étape prévoit d'exiger que des géants technologiques comme Meta, Amazon, Microsoft et Google opèrent sous la législation iranienne dès lors que leurs données transitent par la région, introduisant ainsi une forme de souveraineté numérique unilatérale sans précédent dans l'histoire des communications mondiales.
La troisième étape du plan est peut-être la plus sensible d'un point de vue géopolitique : elle préconise de confier exclusivement à des entreprises iraniennes la gestion et la réparation des câbles sous-marins traversant le détroit. En transformant la maintenance en monopole national, l'Iran se positionnerait en gardien incontournable d'une infrastructure dont dépend une large part du trafic internet entre trois continents. Cette mesure conférerait à Téhéran un levier de pression sans précédent sur les grandes puissances économiques mondiales, avec la capacité théorique de perturber ou d'interrompre des flux financiers et informationnels vitaux.
Les conséquences pratiques d'une telle politique pourraient être considérables pour les utilisateurs finaux à travers le monde. Les coûts opérationnels supplémentaires imposés aux opérateurs seraient vraisemblablement répercutés sur les consommateurs sous forme d'abonnements plus onéreux pour des services comme Google One, Microsoft 365 ou les plateformes de streaming. Par ailleurs, les médias iraniens rappellent eux-mêmes que même quelques jours d'interruption de ces câbles pourraient provoquer des centaines de millions de dollars de dommages économiques, suggérant implicitement que cette proposition recèle aussi une dimension de pression géopolitique directe sur les capitales occidentales.
Une ambition de contrôle dans le prolongement de la politique iranienne
Cette initiative s'inscrit dans un contexte plus large de volonté de contrôle iranien sur les voies de passage stratégiques du Golfe Persique. L'Iran a déjà établi une Persian Gulf Strait Authority qui impose des protocoles stricts aux navires commerciaux transitant par le détroit, démontrant une appétence réelle pour la souveraineté sur ces passages névralgiques. Comme le rappelle notre enquête sur les data centers marseillais et les câbles sous-marins, 99 % du trafic mondial de données transite par ces infrastructures enfouies sous les mers, ce qui leur confère une valeur stratégique désormais comparable à celle des routes pétrolières.
À ce stade, aucune décision officielle du gouvernement iranien n'a été annoncée, et les publications proviennent d'agences proches du CGRI plutôt que de canaux d'État officiels. Cependant, les analystes occidentaux prennent ces signaux au sérieux : les médias liés aux Gardiens de la Révolution servent souvent de ballon d'essai pour des positions qui se formalisent ultérieurement dans la doctrine officielle. L'Iran avait déjà recouru à des coupures d'internet massives lors des manifestations de janvier 2026, démontrant sa capacité et sa volonté d'utiliser la connectivité numérique comme instrument de pouvoir.
Pour la communauté internationale et pour les opérateurs de câbles sous-marins, la perspective d'une taxe iranienne sur le détroit d'Ormuz impose une réflexion urgente sur la diversification des routes numériques. Des projets alternatifs existent, notamment via la mer Rouge ou l'Afrique de l'Est, mais leur déploiement nécessite des investissements considérables et des délais incompressibles de plusieurs années. Que cette proposition se concrétise ou non, elle met en lumière la fragilité géopolitique d'une infrastructure numérique mondiale dont la cartographie des risques reste largement méconnue des décideurs politiques comme du grand public. La question n'est plus de savoir si le contrôle des câbles sous-marins deviendra un enjeu géostratégique majeur du XXIe siècle, mais quand les États commenceront à s'en saisir véritablement.