France Identité : entre promesse de modernité et risques de surveillance numérique
Depuis février 2024, l'application France Identité permet aux citoyens français de disposer d'une version numérique de leur carte d'identité sur smartphone. En 2026, le dispositif franchit de nouveaux caps avec son acceptation dans les aéroports et son utilisation lors des élections municipales. Mais derrière cette promesse de modernité, les inquiétudes grandissent autour de la centralisation des données personnelles et des risques de dérives sécuritaires.
L'annonce a été confirmée le 17 février 2026 par la Direction générale de l'aviation civile (DGAC) : dès l'été prochain, les voyageurs pourront présenter leur identité numérique via l'application France Identité lors des contrôles d'embarquement dans les aéroports français. Cette mesure concernera les vols à destination de l'espace Schengen, le passeport physique restant obligatoire pour les destinations hors zone.
Le principe est simple : le passager ouvre l'application sur son smartphone, qui affiche un document numérique remplaçant la carte d'identité physique. Pour l'activer, il faut disposer de la nouvelle carte d'identité au format carte bancaire, déployée depuis 2021, et scanner sa puce NFC. L'ancienne CNI au grand format n'est pas compatible.
Ce n'est pas le seul terrain de conquête du dispositif. Le ministère de l'Intérieur a déployé un système de vote par procuration entièrement numérique pour les élections municipales des 15 et 22 mars 2026, rendu possible grâce à France Identité. L'application sert également de support au permis de conduire dématérialisé, disponible depuis 2025.
3,6 millions d'utilisateurs, mais une adoption encore timide
Malgré ces avancées, France Identité peine à s'imposer dans les usages quotidiens. Avec 3,6 millions d'utilisateurs depuis son lancement, l'application reste marginale. Jusqu'à présent, seules la SNCF et les forces de l'ordre l'acceptent comme preuve d'identité valable. « Deux ans après son lancement, l'appli peine encore à s'imposer », constate France Info, qui note toutefois que l'extension aux aéroports constitue un « signal fort des pouvoirs publics ».
L'objectif affiché par les autorités est d'atteindre cinq millions d'utilisateurs d'ici fin 2026, en ouvrant progressivement l'application à l'ensemble des résidents français. Le dispositif s'inscrit dans le cadre du règlement européen eIDAS2, publié en avril 2024, qui impose à chaque État membre de l'UE de proposer un portefeuille numérique d'identité d'ici novembre 2026.
Des risques de surveillance qui alimentent le débat politique
C'est précisément cette généralisation qui inquiète. La loi interdisant les réseaux sociaux aux moins de 15 ans, adoptée par l'Assemblée nationale le 26 janvier 2026, a ravivé les craintes d'un contrôle numérique généralisé. « C'est le doigt dans l'engrenage de la surveillance générale », a dénoncé Éric Zemmour, estimant que la vérification de l'âge impliquerait à terme l'exigence systématique d'une carte d'identité numérique. Le député Louis Boyard a quant à lui dénoncé une « instrumentalisation de la santé mentale des jeunes » pour faire avancer un projet de surveillance de masse.
Les experts en cybersécurité partagent en partie ces préoccupations. La centralisation des données d'identité dans un système unique représente une cible de choix pour les cyberattaques. Les faits récents le confirment : en janvier 2026, Service-public.fr a subi une fuite de données via un sous-traitant, exposant les pièces justificatives de millions d'usagers. L'Urssaf a été touchée dans la foulée, avec un accès frauduleux concernant potentiellement 12 millions de salariés.
Le ministère de l'Intérieur assure que France Identité est conforme au RGPD et à la loi Informatique et Libertés. L'application ne traite pas de données à des fins commerciales, ne donne pas accès aux données biométriques de la carte et permet à l'utilisateur de choisir quelles informations partager. L'Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information (ANSSI) a procédé à des audits de sécurité qui ont conduit à des mises à jour du protocole de chiffrement, désormais basé sur TLS 1.3.
La France n'est pas isolée dans cette démarche. L'Italie a supprimé le contrôle d'identité à l'embarquement pour la plupart des vols Schengen dès l'été 2025. L'approche française diffère : le contrôle est maintenu, mais le support devient numérique. Un projet européen baptisé POTENTIAL, piloté par France Titres, prépare l'interopérabilité des portefeuilles numériques entre États membres, avec des tests réalisés à Varsovie affichant un taux de réussite de 75 %.
Entre facilité d'usage et protection des libertés individuelles, l'identité numérique reste un sujet de tension. La CNIL, gardienne des données personnelles, continue de surveiller étroitement le dispositif. Car si la modernisation des services publics paraît inéluctable, elle ne saurait se faire au prix d'un renoncement à la vie privée des citoyens.