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Mohamed Benchicou s’est éteint : l’Algérie perd une plume libre et indocile

Mohamed Benchicou est mort ce jeudi 24 septembre 2026 à l’âge de 74 ans. Fondateur et ancien directeur du Matin, écrivain, polémiste et figure de la presse indépendante algérienne, il laisse derrière lui plus de trois décennies de combats par les mots. Son nom restera notamment associé à Bouteflika : une imposture algérienne, le livre à charge publié en 2004 contre l’ancien président Abdelaziz Bouteflika. Avec sa disparition, l’Algérie perd l’une des voix qui auront incarné, jusque dans l’épreuve de la prison, une certaine idée de la liberté de la presse.

Une plume s’est tue, mais les mots restent. Mohamed Benchicou est décédé ce jeudi 24 septembre, en fin de matinée, à son domicile, entouré de sa famille. Il avait 74 ans. Selon Le Matin d’Algérie, dont il fut l’un des fondateurs, le journaliste avait dû être conduit à l’hôpital deux jours auparavant à la suite de complications.

L’annonce de sa mort a rapidement traversé la presse algérienne et les espaces numériques où journalistes, lecteurs et anciens compagnons de route ont commencé à rendre hommage à celui qui fut l’une des personnalités les plus reconnaissables de la presse indépendante des années 1990 et 2000. Twala salue ainsi une plume singulière, vive et mordante, capable de raconter dans une chronique aussi bien une injustice que les blessures et la mélancolie de son pays. Du côté du Matin d’Algérie, les mots choisis résument l’émotion de ceux qui poursuivent aujourd’hui l’aventure : « Adieu cher aîné. »

Né le 1er juillet 1952 à Miliana, dans l’actuelle wilaya d’Aïn Defla, Mohamed Benchicou appartient à cette génération de journalistes dont la trajectoire se confond avec les bouleversements de la presse algérienne contemporaine. Après ses débuts dans la presse et un passage notamment par El Moudjahid et Alger Républicain, il participe en 1989 au Mouvement des journalistes algériens, au moment où l’ouverture politique bouleverse un paysage médiatique jusque-là étroitement contrôlé.

En 1991, il quitte Alger Républicain avec Saïd Mekbel et d’autres journalistes pour participer à la fondation du quotidien Le Matin. Le titre s’impose rapidement par ses manchettes, ses éditoriaux et son ton sans concession. Il devient aussi l’un des journaux les plus critiques à l’égard du pouvoir. Une aventure éditoriale qui portera Benchicou au premier plan, mais lui fera également connaître pressions, procès et finalement la prison.

« Bouteflika : une imposture algérienne », le livre qui marqua une époque

C’est probablement ce titre que l’histoire retiendra d’abord : Bouteflika : une imposture algérienne. Publié en février 2004, en pleine période précédant l’élection présidentielle, le livre est une charge particulièrement sévère contre Abdelaziz Bouteflika, alors candidat à un deuxième mandat. Benchicou y passe au crible le parcours de l’homme qui dirige l’Algérie depuis 1999 et, au-delà de sa personne, le système politique qui l’a porté au pouvoir.

Le journaliste ne se contente alors plus d’écrire contre le pouvoir dans les colonnes de son quotidien : il consacre un ouvrage entier au chef de l’État. Un geste éditorial considérable dans l’Algérie de l’époque, qui fera de Bouteflika : une imposture algérienne un livre emblématique de la confrontation entre une partie de la presse indépendante et la présidence Bouteflika.

Quelques mois plus tard, le 14 juin 2004, Mohamed Benchicou est condamné à deux années de prison ferme dans une affaire de bons de caisse découverts dans ses bagages à l’aéroport d’Alger en août 2003. La condamnation est officiellement prononcée pour infraction à la réglementation sur les mouvements de capitaux. Benchicou et ses soutiens contestent cette lecture de l’affaire, tandis que des organisations de défense de la liberté de la presse dénoncent son emprisonnement dans le contexte de son conflit ouvert avec le pouvoir.

Il purge intégralement sa peine à la prison d’El Harrach et retrouve la liberté le 14 juin 2006. Durant cette période, Le Matin cesse de paraître. En 2006, Benchicou reçoit le prix PEN/Barbara Goldsmith Freedom to Write, distinction internationale consacrée aux écrivains persécutés ou emprisonnés.

La prison aurait pu mettre un terme à sa voix. Elle devient au contraire une nouvelle matière d’écriture. En 2007 paraît Les Geôles d’Alger, récit dans lequel le journaliste revient sur l’univers carcéral et son expérience de détenu. D’autres livres suivront : Journal d’un homme libre, Notre ami Bouteflika, Le dernier soir du dictateur, Le Mystère Bouteflika ou encore La Parfumeuse : la vie occultée de Madame Messali Hadj. Son œuvre dépasse ainsi largement son face-à-face avec Bouteflika et témoigne d’un intérêt constant pour l’histoire politique algérienne, ses personnages et ses zones d’ombre.

Ce jeudi, c’est précisément cette longue trajectoire que rappellent les hommages. Le Matin d’Algérie a lancé un appel à ses lecteurs, aux journalistes qui ont travaillé avec lui et à tous ceux qui l’ont connu afin de recueillir leurs témoignages. Une manière de reconstruire, par fragments, la mémoire d’une aventure qui fut aussi celle de toute une génération.

Mohamed Benchicou pouvait diviser. Ses textes pouvaient heurter et ses jugements susciter la controverse. Il ne recherchait pas l’unanimité. C’est aussi ce qui explique la trace particulière qu’il laisse dans le journalisme algérien : celle d’un homme qui considérait la presse non comme un lieu de prudence confortable, mais comme un espace de confrontation avec le pouvoir et avec son époque.

Twala rappelle ce contraste entre un homme plutôt réservé dans la conversation et l’écrivain qui se révélait une fois devant la page. Une plume capable de colère, d’ironie et de sensibilité. Derrière le polémiste et le directeur de journal se trouvait aussi un écrivain.

Ce jeudi 24 septembre 2026, l’Algérie ne perd donc pas seulement l’auteur d’un célèbre brûlot contre Bouteflika. Elle perd un témoin et un acteur de plus de trente années d’histoire de sa presse. Une époque faite d’espérances démocratiques, de violences, de journaux disparus, de journalistes assassinés, de censures et de résistances.

Les pouvoirs passent. Les journaux naissent et parfois disparaissent. Les livres, eux, restent. Ceux de Mohamed Benchicou continueront désormais de porter la voix d’une plume qui avait choisi de ne pas se taire.

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