Pénurie d'œufs en France : une crise alimentaire qui pourrait durer en 2026
Depuis le début du mois de janvier 2026, les consommateurs français peinent à trouver des œufs dans les rayons des supermarchés. Cette pénurie, qui s'installe durablement, résulte d'une combinaison de facteurs structurels et conjoncturels qui met en lumière les fragilités de la filière avicole française.
Les chiffres sont éloquents. Selon NielsenIQ, le taux de rupture de stock atteint désormais 13 %, alors qu'un marché normal tourne autour de 2 %. Les enseignes de la grande distribution, de Super U à Auchan en passant par Franprix, sont presque toutes concernées par ces rayons désespérément vides. Une situation inédite pour un produit de consommation courante que les Français plébiscitent plus que jamais.
L'œuf, produit refuge face à l'inflation
La consommation française a atteint des niveaux record : 235 œufs par habitant en 2025, contre 224 en 2023. Au total, ce sont plus de 15 milliards d'œufs qui sont achetés chaque année, « du jamais vu pour la filière », selon Yves-Marie Beaudet, président du Comité National pour la Promotion de l'Œuf (CNPO). L'explication est simple : face à la flambée des prix de la viande, l'œuf s'impose comme la protéine la moins chère du marché. « Deux œufs équivalent à un steak », rappelle un professionnel du secteur.
Cette tendance s'inscrit dans un contexte économique tendu où les ménages cherchent à faire face à l'inflation en adaptant leurs habitudes alimentaires. L'œuf devient ainsi un pilier de l'alimentation des Français soucieux de préserver leur pouvoir d'achat.
Une production qui ne suit pas
Du côté des producteurs, le constat est amer. Michel Ferriz, éleveur bio à Chaponnay dans le Rhône, résume la situation : « On pourrait facilement en vendre 30 % de plus aujourd'hui ». Son exploitation traite environ 38 000 œufs par jour, mais la demande dépasse largement l'offre disponible. La région Auvergne-Rhône-Alpes, qui génère 1,2 milliard d'œufs par an, soit 8 % de la production nationale, ne parvient pas à répondre aux besoins.
Plusieurs facteurs expliquent ce déficit structurel. La grippe aviaire, d'abord, a frappé durement les élevages ces dernières années. Depuis octobre 2025, la France est placée en niveau de risque élevé, avec 105 foyers détectés début janvier 2026 dans de nombreux départements. « Le virus circule à un niveau inédit à l'échelle mondiale », alertait fin novembre le directeur général de la santé, Didier Lepelletier.
La transition vers des élevages hors cage, imposée par les nouvelles réglementations européennes, réduit également les capacités de production. Près de 60 % des poules pondeuses françaises vivent désormais hors des cages conventionnelles, un système qui accueille environ 20 % de volailles en moins. Cette évolution, saluée pour le bien-être animal, expose paradoxalement davantage les élevages aux contaminations.
Mais c'est surtout la frilosité des producteurs qui freine l'augmentation de l'offre. Traumatisés par la crise post-Covid, beaucoup préfèrent la prudence. « On a jeté environ 300 000 œufs », se souvient Michel Ferriz, évoquant l'effondrement de la demande en mai 2021. Ce traumatisme explique la réticence actuelle : « On préfère moins produire et être certains de vendre ce qu'on produit ».
La filière a besoin d'un million de poules supplémentaires par an, soit l'ouverture de 60 nouveaux élevages. Or, investir entre 700 000 et 800 000 euros pour construire une exploitation nécessite deux ans et demi de travaux. Faute de volumes suffisants, la France recourt davantage aux importations : le taux d'autosuffisance est passé de 99 % en 2024 à 96 % prévu en 2025.
Les autorités ont promis de faciliter l'installation de nouvelles exploitations, mais la directrice du CNPO prévient : les ruptures persisteront « jusqu'au second semestre 2026 ». D'ici là, les consommateurs devront s'armer de patience et, parfois, visiter plusieurs magasins pour dénicher la précieuse denrée.