Carrières turbulentes et IA : un expert de Harvard prédit le travail de demain
Le monde du travail vit une mutation sans précédent. Selon Joseph Fuller, professeur à la Harvard Business School et codirecteur du projet Managing the Future of Work, la période 2015-2024 a été la plus turbulente en matière d'évolution des métiers depuis les années 1970. Une analyse qui dessine les contours d'un marché de l'emploi radicalement transformé par l'intelligence artificielle et la fin des parcours linéaires.
L'universitaire américain, figure incontournable des études sur l'avenir du travail, tire la sonnette d'alarme dans son bilan 2025 et ses prévisions pour 2026. Les données collectées par son équipe de recherche révèlent un bouleversement des dynamiques professionnelles qui touche aussi bien les jeunes diplômés que les cadres expérimentés. « Les politiques historiques sur lesquelles les entreprises s'appuient pour développer les talents, communiquer les parcours de carrière et inciter les salariés à acquérir de nouvelles compétences sont enracinées dans un modèle qui s'érode », prévient Joseph Fuller.
Ce constat s'appuie sur les travaux de David Deming, économiste à Harvard, qui a démontré que le rythme de renouvellement des compétences au sein des postes s'est considérablement accéléré. Les métiers ne disparaissent pas nécessairement, mais leur contenu se transforme à une vitesse inédite. En France, 71 % des actifs se disent prêts à changer radicalement de carrière, en quête de sens et d'alignement avec leurs valeurs personnelles.
L'intelligence artificielle, accélérateur de mutations
L'irruption de l'IA générative dans le monde professionnel ajoute une couche de complexité supplémentaire. L'économiste Erik Brynjolfsson, cité dans les travaux de Harvard, évoque une « courbe en J » : les organisations connaissent d'abord une dégradation de leurs performances économiques lors de l'adoption de l'IA, avant d'en récolter les bénéfices à long terme. Un paradoxe qui déstabilise nombre d'entreprises pressées d'obtenir des résultats immédiats.
Joseph Fuller insiste toutefois sur un point crucial : les travailleurs expérimentés restent indispensables. Ce sont eux qui détectent les « hallucinations » de l'IA et identifient les résultats inattendus à forte valeur ajoutée. Loin du scénario catastrophe d'un remplacement massif des métiers intellectuels par la machine, l'expert de Harvard voit plutôt une redéfinition profonde du niveau d'expertise requis pour chaque poste.
Le véritable enjeu ne réside donc pas dans la suppression des emplois, mais dans la capacité des systèmes de formation à suivre le rythme. « Notre système de développement des compétences — du primaire au supérieur en passant par les organismes de formation — ne suit tout simplement pas l'évolution des besoins », déplore le chercheur de Harvard.
Vers un recrutement fondé sur les compétences
Face à ces mutations, le recrutement par compétences — plutôt que par diplôme — s'impose comme une nécessité. L'initiative OneTen, portée par sa directrice Debbie Dyson, milite pour dépasser l'exigence systématique du diplôme universitaire. Mais entre le discours et la pratique, le fossé reste immense : les systèmes de suivi des candidatures (ATS) utilisés par la quasi-totalité des grandes entreprises continuent d'écarter automatiquement des profils pourtant qualifiés.
Les recherches de Fuller sur les « travailleurs cachés » montrent que ces algorithmes excluent massivement les candidats présentant des interruptions de carrière de plus de six mois, ceux dépourvus de diplôme ou ayant un casier judiciaire. Un gaspillage de talents considérable à l'heure où la pénurie de main-d'œuvre frappe tous les secteurs des économies développées. En 2026, les jeunes diplômés eux-mêmes ne sont plus épargnés par cette reconfiguration du marché.
Un autre constat préoccupant émerge des travaux de Harvard : les étudiants issus de milieux modestes ne fixent leurs objectifs de carrière qu'à 28 ans en moyenne, contre 18 ans pour ceux issus de familles aisées. Cet écart de dix ans perpétue les inégalités d'accès aux postes à responsabilité et enferme les travailleurs d'origine modeste dans des emplois de premier échelon aux perspectives d'évolution limitées.
Pour 2026, l'équipe de Harvard prévoit de publier un ouvrage analysant la convergence entre mutations technologiques et démographiques, ainsi qu'un indice élargi de l'opportunité américaine couvrant près de 2 000 entreprises. Un message se dégage clairement de ces travaux : dans un monde du travail de plus en plus turbulent, la capacité d'adaptation permanente n'est plus un atout, mais une condition de survie professionnelle.