Benjamin Stora en colère : « On m'a invité pour parler d'un influenceur, pas de 132 ans de colonisation »
L'historien Benjamin Stora, spécialiste reconnu de la guerre d'Algérie et auteur du rapport sur les mémoires franco-algériennes remis au président Macron en 2021, a vivement dénoncé la manipulation de son intervention par l'émission Complément d'enquête diffusée sur France 2 en janvier 2026. Invité pour évoquer les traumatismes de 132 ans de colonisation, il a découvert que son entretien d'une heure et demie, filmé au Musée de l'Homme devant les crânes de résistants algériens décapités, avait été réduit à quelques secondes au profit d'un reportage centré sur l'influenceur Amir DZ.
La scène est saisissante. Face caméra, Benjamin Stora ne cache plus sa colère. « Si on me vient me parler encore ce soir d'Amir DZ, je dis non, qu'est-ce que je fais ici ? », lance-t-il dans une vidéo devenue virale sur les réseaux sociaux. L'historien, qui a consacré sa vie à l'étude des relations franco-algériennes, refuse d'être réduit au rôle de faire-valoir dans un débat qu'il juge indigne de l'ampleur du sujet.
Sollicité par l'équipe de Complément d'enquête pour parler des « rapports d'histoire entre la France et l'Algérie, du traumatisme, des mémoires conflictuelles et de la façon de se réconcilier », Stora avait posé une condition symboliquement forte : être filmé au Musée de l'Homme, place du Trocadéro. Ce lieu abrite les crânes de résistants algériens décapités durant la conquête coloniale au XIXe siècle, une réalité que l'historien souhaitait montrer aux téléspectateurs français.
« Je suis resté une matinée entière au Musée de l'Homme pour qu'on puisse montrer précisément les crânes de résistants algériens qui avaient été décapités. Ça, c'est une très grosse affaire », martèle-t-il. L'historien rappelle que 536 crânes d'Algériens sont encore conservés dans les réserves du musée parisien, selon un recensement de 2018. Si 24 d'entre eux ont été restitués à l'Algérie lors d'une cérémonie solennelle le 5 juillet 2020, des centaines attendent toujours.
L'affaire Amir DZ, un « arbre qui cache la forêt coloniale »
Le montage final de l'émission a provoqué la stupeur de l'historien. Son entretien approfondi a été réduit à quelques secondes sans rapport avec le fond de son analyse, au profit du reportage sur l'enlèvement présumé de l'influenceur Amir DZ en région parisienne en avril 2024. « Amir DZ a été plus important que les crânes. Amir DZ a fait 20 minutes par rapport aux crânes », déplore Stora, qualifiant le procédé de « manquement grave à l'éthique journalistique ».
L'historien pointe un déséquilibre criant dans le traitement médiatique des relations franco-algériennes. Tandis que la colonisation française commence à peine à être reconnue dans sa dimension criminelle, les plateaux télévisés préfèrent les polémiques autour d'influenceurs aux questions historiques de fond. « Vous avez les essais nucléaires, vous avez les disparus de la bataille d'Alger. Ça, ce sont des grosses affaires qu'il faudrait traiter à la télévision française », énumère-t-il.
Ce qui blesse profondément l'universitaire, c'est ce qu'il perçoit comme « une forme d'humiliation » : inviter un chercheur qui travaille depuis des décennies sur l'histoire de la colonisation pour finalement le réduire à commenter une affaire d'influenceur. « Le président de la République m'a demandé de faire un rapport il y a cinq ans qui traite des questions mémorielles entre deux pays qui ont fait des centaines de milliers de morts », rappelle-t-il avec amertume.
Un rapport mémoriel toujours en suspens
Remis le 20 janvier 2021, le rapport Stora recommandait des gestes concrets de réconciliation : la restitution de biens culturels algériens, dont l'épée de l'émir Abdelkader et le canon Baba Merzoug, ainsi que la poursuite des identifications de crânes conservés dans les musées français. Cinq ans plus tard, l'essentiel de ces préconisations reste lettre morte, dans un contexte de relations franco-algériennes au plus bas.
La diffusion du reportage de Complément d'enquête a d'ailleurs provoqué une réaction immédiate d'Alger, qui a convoqué le chargé d'affaires français pour dénoncer des accusations « infondées ». Un épisode de plus dans une spirale de tensions qui éloigne toujours davantage les deux pays d'un travail mémoriel apaisé.
Benjamin Stora, lui, continue de plaider pour une approche historique rigoureuse, loin des polémiques médiatiques. « On m'a téléphoné pour me dire : est-ce que vous voulez venir parler des rapports d'histoire entre la France et l'Algérie ? Voilà pourquoi je suis venu ce soir. Pas pour un influenceur », conclut-il. Un appel qui résonne comme un avertissement : à force de privilégier le spectaculaire au détriment du mémoriel, la France risque de perdre définitivement l'occasion de regarder son passé colonial en face.