Marché noir des devises en Algérie : une hibernation inattendue secoue les cambistes
Depuis le début de l'année 2026, le marché noir des devises en Algérie connaît une situation inédite. Les cambistes du Square Port-Saïd, épicentre historique des transactions informelles à Alger, observent une stagnation remarquable des échanges. Entre perturbations consulaires et incertitudes géopolitiques, le marché parallèle semble plongé dans une véritable hibernation.
Dans les ruelles animées du Square Port-Saïd à Alger, l'ambiance tranche avec l'effervescence habituelle. Les cambistes, accoutumés aux variations quotidiennes des cours, se retrouvent face à un marché étrangement calme. « Le marché est entré en hibernation », confie l'un d'eux, décrivant une période de stabilité prolongée rarement observée en début d'année.
Les taux de change actuels reflètent cette atonie. L'euro s'échange à 279 dinars algériens à l'achat et 283 dinars à la vente, tandis que le dollar oscille entre 239 et 243 dinars. Des niveaux qui, malgré leur écart considérable avec le taux officiel avoisinant les 150 dinars pour un euro, témoignent d'une stabilité inhabituelle.
Trois facteurs à l'origine de la paralysie
Cette hibernation s'explique par une conjonction de facteurs exceptionnels. Premier coup dur : la perturbation majeure des services consulaires turcs. Le changement de prestataire a réduit drastiquement les points de service, passant de treize bureaux opérationnels à un seul, situé à Oran. Les candidats aux voyages vers la Turquie, destination prisée des Algériens, se retrouvent dans l'impossibilité d'obtenir leurs visas.
Second élément perturbateur : la suspension de l'octroi des visas américains pour les ressortissants de 75 pays, dont l'Algérie. Cette décision de Washington bloque net les projets de nombreux candidats à l'émigration ou au tourisme vers les États-Unis, tarissant une source importante de demande en devises.
Enfin, les tensions géopolitiques au Moyen-Orient achèvent de décourager les voyageurs. Les menaces d'intervention militaire américaine en Iran et l'instabilité régionale poussent ceux qui prévoyaient des séjours dans les pays du Golfe à reporter leurs projets. L'incertitude règne, et les Algériens préfèrent attendre.
Un marché structurellement déconnecté
Cette paralysie conjoncturelle ne doit pas masquer les problèmes structurels du marché des changes algérien. L'écart entre le taux officiel et le taux parallèle dépasse 80 %, l'un des plus élevés de la région. Le système bancaire, incapable de répondre à la demande légitime en devises, contraint particuliers et opérateurs économiques à se tourner vers les circuits informels.
Les conséquences se répercutent sur l'ensemble de l'économie. Les prix des importations, des produits électroniques aux pièces automobiles, s'alignent sur les cours du marché noir, alimentant l'inflation. Le salaire minimum, converti au taux parallèle, représente moins de 75 euros, illustrant l'érosion du pouvoir d'achat des ménages algériens.
La reprise du marché dépendra largement de la normalisation des services de visas et d'une détente des tensions régionales. En attendant, les cambistes du Square Port-Saïd scrutent l'horizon, guettant les premiers signes d'un réveil. Car si l'hibernation perdure, c'est bien la structure même du marché parallèle qui pourrait être remise en question par les autorités, déterminées à réduire cet écart devenu abyssal entre économie officielle et réalité du terrain.