EDITO. La « crise » franco-algérienne : une course à la surenchère et un immense gâchis
Par Nadjib TOUAIBIAPublié le
La tension est vive sur le terrain diplomatique franco-algérien. Pour compenser la perte d’influence de son pays en Afrique, Emmanuel Macron a cru bon de consolider les relations avec le Maroc en reconnaissant la souveraineté de ce pays sur le Sahara Occidental et en niant le droit du peuple sahraoui à l’autodétermination. Cette bourde historique de l’ancienne puissance coloniale est sur le point de nuire sérieusement aux liens, pourtant ô combien indispensables pour de nombreuses raisons, avec l’Algérie, soutien inconditionnel des Sahraouis en lutte.
En France, la droite se frotte les mains, pressée d’en rajouter pour rallier ce qui reste, dans l’électorat, de nostalgiques de l’Algérie française. Elle fait feu de tout bois. Des personnalités, à l’image de Rachida Dati, ministre de la Culture, et de Gérard Larcher, président du Sénat, se sont rendues en visite officielle en territoire sahraoui. Un « acte inacceptable qui méprise la légitimité internationale et s’oppose aux résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies », a réagi le Sénat algérien, qui rompt ses relations avec l’institution française.
De son côté, l’inénarrable Bruno Retailleau, ministre de l’Intérieur, ne cesse de bomber le torse en réaction au refus par l’Algérie d’accueillir des individus expulsés. La manipulation bat son plein : il s’agit de transformer ces faits divers, qui relèvent de tractations diplomatiques invisibles pour l’opinion, en bras de fer politique. Le premier flic de France mène une guerre de chefs dans son parti et se verrait bien en course pour les présidentielles de 2027. Agiter l’épouvantail de l’Algérie humiliante, quoi de mieux pour rogner sur les électeurs de l’extrême droite ?
Boualem Sansal : l’instrumentalisation restera dans les annales
Et voilà aussi, dans cette atmosphère délétère, l’affaire Boualem Sansal. L’écrivain, fraîchement naturalisé français, a affaire à la justice de son pays d’origine suite à des propos à peine imaginables au sujet de la souveraineté sur des territoires de l’ouest algérien dans une radio d’extrême droite. La belle aubaine ! L’instrumentalisation de cette situation restera dans les annales. On nous parle d’un homme de 80 ans (il est âgé de 76 ans) en grève de la faim, et on l’imagine rampant de douleur dans le pavillon pénitentiaire d’un hôpital algérois. Son comité de soutien crie au scandale, en fait une affaire d’État, qualifie l’Algérie de « dictature », de « régime de terreur », désavoue les défenseurs algériens, n’entend reconnaître que celui désigné à Paris et va même jusqu’à laisser croire que l'on inciterait son client à le dessaisir parce que juif. Un incroyable délire. L'auteur du Serment des Barbares n’est plus qu’une pâte à modeler entre les mains de ces falsificateurs. Ils le malaxent à leur guise et en nourrissent par petits bouts les discours de la haine envers l’Algérie. Cette parole-là est indigne.
Il est, fort heureusement, d’autres voix qui remettent les pendules à l’heure et donnent une autre image de la France. L’historien Benjamin Stora pointe « des prises de position politiques qui ont mis le feu aux poudres et qui sont venues percuter ce travail mémoriel, en particulier la question du Sahara occidental ». Il en appelle à Macron pour « trouver les mots justes ». L’ancien ministre des Affaires étrangères, Dominique de Villepin, rappelle que « la responsabilité politique, ce n’est pas d’aller dans le sens du vent, de surenchérir, choisir la facilité, et d’aller de micro en micro alors qu’il faut tenir le manche de la République ». La responsabilité, ajoutons-nous, c’est de stopper cette course à la surenchère, de mettre fin à cet immense gâchis.