Présence turque en Libye : quelles conséquences pour l’équilibre stratégique en Méditerranée ?
Alors qu’Ankara vient d’annoncer la prolongation de sa présence militaire en Libye jusqu’en 2028, la Méditerranée centrale redevient un foyer stratégique majeur. Derrière ce maintien, se joue bien plus qu’un simple déploiement : c’est une recomposition des rapports de force dans une région charnière entre Europe, Afrique et Moyen-Orient.
La décision du Parlement turc, adoptée le 3 janvier, prolonge de trois ans la mission militaire engagée en 2019 pour soutenir le Gouvernement d’union nationale (GUN) de Tripoli. Officiellement, il s’agit de « stabiliser le pays » et d’assurer la sécurité des intérêts turcs. En réalité, c’est une démonstration de puissance qui s’inscrit dans une stratégie régionale plus large. Ankara entend s’imposer comme un acteur incontournable du flanc sud de la Méditerranée, face à l’influence croissante de l’Égypte, des Émirats arabes unis et de la Russie, également présents dans le pays.
Une présence durable qui redessine la carte des alliances
Selon le politologue libyen Fathi al-Sherif, « la Turquie a su capitaliser sur la faiblesse des institutions libyennes pour s’implanter durablement, non seulement militairement, mais aussi économiquement ». Ses forces encadrent aujourd’hui plusieurs unités locales, tandis que des entreprises turques contrôlent des pans entiers du secteur de la reconstruction à Misrata et Tripoli.
Ce positionnement inquiète plusieurs chancelleries européennes, notamment à Paris et Rome. « La Méditerranée centrale devient le théâtre d’une rivalité silencieuse entre puissances régionales », estime un diplomate européen cité par Mediaterranee.com. Pour la France, déjà impliquée dans le Sahel et soucieuse de ses approvisionnements énergétiques, la consolidation turque en Libye complique la donne. L’Italie, de son côté, voit son influence historique menacée.
Dans ce contexte, la Méditerranée se transforme en un échiquier où chaque mouvement compte. « Ce qui se joue aujourd’hui en Libye dépasse le cadre national : c’est la sécurité maritime, énergétique et migratoire de toute la région qui est concernée », souligne l’expert tunisien en géopolitique Hatem Kallel. Les routes de migration, la coopération antiterroriste et la gestion des ressources offshore deviennent des leviers d’influence au cœur de cette nouvelle compétition.
Pour Ankara, l’enjeu est aussi économique. La Libye est un point d’appui pour ses ambitions dans le domaine gazier et maritime, dans le sillage de l’accord de délimitation signé en 2019 entre Tripoli et Ankara, contesté par la Grèce et Chypre. Cet accord permet à la Turquie de revendiquer une zone économique exclusive qui empiète sur les eaux grecques. Une manœuvre qui fragilise un peu plus l’équilibre méditerranéen.
Mais la stratégie turque comporte des risques. En s’enracinant dans une Libye encore fragmentée, Ankara s’expose à une instabilité chronique et à la méfiance de ses voisins. « La Turquie marche sur une ligne étroite entre influence et ingérence », avertit la chercheuse française Claire Meynard, spécialiste des relations euro-méditerranéennes. Toute dérive pourrait raviver les tensions avec l’Union européenne, déjà en froid sur la question migratoire.
La prolongation du mandat militaire turc en Libye n’est donc pas un simple détail diplomatique. Elle consacre une nouvelle réalité : la Méditerranée n’est plus un espace de coopération, mais un champ de manœuvres géopolitiques. Et la Turquie, plus que jamais, y avance ses pions.