Pourquoi l'État sacrifie-t-il 60 Millions de consommateurs, dernier rempart des Français ?
Le couperet est tombé. Avec l'adoption définitive du budget 2026 le 1er février, le gouvernement de Sébastien Lecornu a scellé le sort de l'Institut national de la consommation (INC) et de son magazine emblématique, 60 Millions de consommateurs. Créé en 1966, cet organisme public, véritable vigie des droits des consommateurs français, doit être dissous d'ici le 31 mars. Une soixantaine de salariés sont menacés de licenciement. La décision provoque une onde de choc bien au-delà du monde de la presse.
C'est l'article 187 du projet de loi de finances qui entérine la dissolution et la mise en liquidation par décret de l'INC, établissement public industriel et commercial (EPIC) depuis 1990. Le magazine, qui tire son nom d'un slogan devenu institution, avait pour mission de tester, comparer et alerter sur les produits de consommation courante, des pesticides dans l'alimentation aux arnaques bancaires, sans aucune publicité dans ses pages.
"On est victimes d'une décision que personne ne comprend", lâche Lionel Maugain, délégué syndical CFDT et journaliste au sein de la rédaction, lors d'un rassemblement devant le siège de l'INC à Malakoff début février. Une cinquantaine de salariés, élus et citoyens ont participé à cette mobilisation pour dénoncer ce qu'ils considèrent comme un acte politique déguisé en mesure d'économie.
Un argument budgétaire contesté
Le gouvernement s'appuie sur un rapport de la Cour des comptes de 2025, qui qualifiait la situation financière de l'INC de "catastrophique", pointant des "graves difficultés structurelles liées à la crise de son activité presse". Les chiffres sont sévères : le nombre d'abonnés est passé de 140 000 en 2019 à 76 000 en 2024, les ventes en kiosque ont chuté de 67 % entre 2016 et 2023, et le déficit a atteint 719 000 euros en 2024 pour un chiffre d'affaires de 11,6 millions d'euros.
Mais les salariés contestent cette lecture. "Ce n'est quand même pas nous qui ruinons les finances de la France avec 700 000 euros", rétorque Lionel Maugain, qui assure que les comptes de l'INC étaient "à l'équilibre en 2025". Le paradoxe est d'autant plus saisissant que la liquidation elle-même devrait coûter entre 8 et 11 millions d'euros selon les estimations, soit bien plus que le déficit annuel invoqué pour justifier la fermeture.
La journaliste Patricia Chairopoulos, membre de la rédaction, dénonce un "énorme gâchis", alertant sur la perte irrémédiable d'une expertise indépendante en matière de tests en laboratoire sur les pesticides et les additifs alimentaires. Un savoir-faire unique en France, bâti sur près de six décennies.
Un avenir plus qu'incertain
Le gouvernement avait évoqué la possibilité de céder le magazine à un repreneur privé. Mais le 30 janvier, le conseil d'administration de l'INC a voté contre la recherche d'un repreneur, par huit voix contre sept. Un camouflet pour l'exécutif, même si Jean-Pierre Béquet, vice-président du conseil d'administration, tempère : cette "victoire sur un vote n'entache pas la volonté du gouvernement de vendre le magazine".
L'hypothèse d'une privatisation inquiète profondément l'équipe. "Je vois mal comment on pourrait avoir cette indépendance complète dans le privé", confie Bertrand Loiseaux, secrétaire du CSE, rappelant que le magazine fonctionne avec "zéro publicité". Comment garantir des enquêtes sans concession sur les géants de l'agroalimentaire ou de la grande distribution quand le propriétaire pourrait être lié à ces mêmes intérêts ?
De la journaliste Élise Lucet à l'ancienne ministre Olivia Grégoire, près de 200 personnalités ont signé une tribune dans Le Monde pour dénoncer la "mise à mort" de ce "contre-pouvoir" face aux industriels. L'économiste Julia Cagé et Serge Hercberg, créateur du Nutri-Score, figurent également parmi les signataires.
Un ultime espoir subsiste : un recours devant le Conseil constitutionnel, évoqué par Jean-Pierre Béquet. Mais le temps presse. L'échéance du 31 mars se rapproche, et avec elle, la possible disparition d'un titre qui, depuis 1970, aura permis à des millions de Français de faire valoir leurs droits face aux abus du marché. Une perte que beaucoup jugent irréparable, à l'heure où la protection du pouvoir d'achat n'a jamais été aussi cruciale.