Dossier Epstein : quand le caviardage numérique révèle ses failles
Des millions de pages relatives à l'affaire Jeffrey Epstein ont été rendues publiques par le ministère américain de la Justice, mais de nombreux passages restent masqués sous des bandes noires. Or, certaines de ces occultations se sont révélées techniquement défaillantes, permettant à quiconque de retrouver le texte dissimulé par un simple copier-coller. Une faille qui relance le débat sur la transparence exigée par le Congrès.
L'histoire commence le 19 novembre 2025, lorsque le président Donald Trump signe l'Epstein Files Transparency Act. Cette loi impose au procureur général de rendre accessibles, dans un format consultable et téléchargeable, l'ensemble des documents non classifiés relatifs à Jeffrey Epstein détenus par le département de la Justice (DOJ). Un premier lot est publié le 19 décembre 2025, suivi d'une diffusion massive de plus de trois millions de pages le 30 janvier 2026.
Très vite, les critiques fusent des deux camps politiques. Les documents publiés comportent des caviardages massifs : des pages entières noircies, des noms effacés, des paragraphes rendus illisibles. Le républicain Thomas Massie et le démocrate Ro Khanna, coauteurs de la loi, dénoncent un non-respect de l'esprit du texte. « Les noms d'au moins six hommes ont été caviardés alors qu'ils sont probablement impliqués du fait de leur inclusion dans ces documents », déclare Massie après avoir consulté la version non censurée au siège du DOJ.
Un simple copier-coller suffit à lever le voile
C'est Ed Krassenstein, commentateur politique et critique de l'administration Trump, qui met le feu aux poudres sur le réseau social X (anciennement Twitter). « Certaines des occultations effectuées par le ministère de la Justice dans les dossiers Epstein n'ont pas été correctement effectuées et peuvent être désoccultées », affirme-t-il. Sa méthode est d'une simplicité déconcertante : sélectionner le texte masqué dans le fichier PDF, le copier, puis le coller dans un document vierge. Le contenu supposé invisible apparaît alors en clair.
Cette technique fonctionne lorsque le caviardage consiste à superposer un rectangle noir sur du texte existant dans le PDF, sans supprimer les données sous-jacentes. Le texte reste intégré dans le fichier numérique, simplement recouvert d'un calque visuel. C'est l'équivalent numérique d'un mot barré au feutre sur une vitre : il suffit de regarder de l'autre côté.
La publication de millions de documents non publiés avait déjà nourri la controverse. Mais la découverte de ces failles techniques aggrave considérablement la situation pour le DOJ.
La PDF Association nuance le tableau
Face à l'emballement médiatique, la PDF Association, organisme de référence en matière de standards PDF, a mené une analyse forensique de 4 085 fichiers issus de la publication de décembre 2025. Son verdict est plus nuancé : les caviardages des documents numérotés EFTA (datasets 01 à 07) sont correctement appliqués. Les bandes noires sont directement intégrées aux données pixels de l'image, et non superposées comme des objets séparés. Aucun texte récupérable n'y a été trouvé.
Les analystes précisent toutefois que les documents viraux circulant sur les réseaux sociaux proviennent de publications antérieures du DOJ, issues de procédures judiciaires plus anciennes, où les techniques de caviardage étaient effectivement défaillantes. La confusion entre ces différentes sources alimente la désinformation.
Par ailleurs, l'étude révèle d'autres faiblesses. Des métadonnées orphelines subsistent dans des flux compressés, accessibles à des outils forensiques spécialisés. La résolution des images a été volontairement réduite à 96 DPI, rendant certains détails illisibles. Et la qualité de la reconnaissance optique de caractères (OCR) varie considérablement d'un document à l'autre.
L'ironie la plus cruelle réside peut-être dans ce que le DOJ a choisi de protéger et ce qu'il a laissé visible. Selon le Wall Street Journal, les noms d'au moins 43 victimes apparaissent en clair, dont plus d'une vingtaine étaient mineures au moment des faits. Des avocats représentant les survivantes dénoncent un système inversé : « Le DOJ caviardait les noms des auteurs et décaviardait les noms des victimes, tout le contraire de ce que la loi était censée faire. »
Le 10 février 2026, des membres du Congrès ont pu consulter pour la première fois les versions non censurées au département de la Justice. Ro Khanna a identifié parmi les six noms caviardés celui du businessman émirati Sultan Ahmed bin Sulayem. Thomas Massie a évoqué un individu « assez haut placé dans un gouvernement étranger ». La loi interdit pourtant explicitement le caviardage motivé par la protection de responsables gouvernementaux ou de personnalités politiques.
Cette affaire dépasse le seul dossier Epstein. Elle pose une question fondamentale à l'ère numérique : comment garantir qu'un document caviardé le soit réellement ? Les chercheurs Bland, Iyer et Levchenko ont démontré dès 2022 que même la pixellisation, souvent considérée comme sûre, pouvait être contournée par analyse computationnelle du positionnement des caractères. Le véritable caviardage numérique exige la suppression définitive des données, l'assainissement des métadonnées et une validation indépendante.
L'affaire des fichiers Epstein restera comme un cas d'école. Elle illustre les limites d'une transparence imposée par la loi mais sabotée – volontairement ou par incompétence – au stade de l'exécution technique.