Gilets jaunes : le policier soupçonné d'avoir éborgné Jérôme Rodrigues jugé en cour criminelle
La cour d'appel de Paris a confirmé, lundi 3 février 2026, le renvoi devant une cour criminelle du policier Brice C., soupçonné d'avoir éborgné Jérôme Rodrigues, figure emblématique du mouvement des gilets jaunes, lors d'une manifestation place de la Bastille le 26 janvier 2019. Sept ans après les faits, ce procès historique sera l'un des premiers à juger les violences commises par les forces de l'ordre durant cette crise sociale inédite.
L'affaire remonte à l'acte XI du mouvement des gilets jaunes. Ce samedi 26 janvier 2019, des milliers de manifestants convergent vers la place de la Bastille à Paris. Parmi eux, Jérôme Rodrigues, 45 ans, l'une des figures les plus médiatisées du mouvement, filme la scène en direct sur les réseaux sociaux. C'est alors qu'une grenade de désencerclement explose à ses pieds. L'explosion lui fait perdre définitivement l'usage de son œil droit.
Les images, diffusées en temps réel, provoquent une onde de choc dans l'opinion publique. L'éborgnement de Jérôme Rodrigues devient le symbole des violences policières dénoncées par les manifestants tout au long du mouvement. Au total, 23 personnes ont été éborgnées durant les manifestations des gilets jaunes à l'hiver 2018-2019, selon un décompte de l'AFP.
La légitime défense écartée par les juges
À l'issue d'une instruction longue et minutieuse, deux juges d'instruction avaient ordonné en janvier 2025 le renvoi de Brice C., membre d'une compagnie de sécurisation et d'intervention (CSI), devant une cour criminelle départementale. Le policier, aujourd'hui âgé de 35 ans, est poursuivi pour « violences volontaires ayant entraîné une mutilation ou une infirmité permanente par une personne dépositaire de l'autorité publique », un crime passible de 15 ans d'emprisonnement.
L'argument central de la défense, la légitime défense, a été écarté par les magistrats instructeurs. Selon les conclusions de l'enquête, les témoignages et les vidéos analysées ont permis d'établir que « le groupe au sein duquel évoluait Jérôme Rodrigues n'était pas violent » et ne constituait donc pas « un attroupement violent susceptible de permettre l'usage de la force publique ». La zone visée par le policier « ne correspondait pas à une zone de risque », rendant son geste ni nécessaire ni proportionné, selon les juges.
La défense du policier avait interjeté appel de cette décision, invoquant une « riposte à des jets de projectiles ». Mais la chambre de l'instruction de la cour d'appel de Paris a rejeté ce recours lundi 3 février, confirmant l'existence de « charges suffisantes » pour un renvoi devant la juridiction criminelle. L'avocat du policier, Me Gilles-William Goldnadel, a dénoncé une décision « d'une injustice assez inouïe au regard des preuves factuelles », assurant que son client, qu'il qualifie d'« exemplaire », est « abattu mais nullement battu ».
Un procès à valeur de symbole
Du côté de la partie civile, la satisfaction est manifeste. Me Arié Alimi, avocat de Jérôme Rodrigues, a réagi auprès de l'AFP : « Nous aurons bien une cour criminelle. Cela a pris du temps. Un temps terrible pour Jérôme Rodrigues, pour les gilets jaunes, pour toutes les victimes de violences policières. » L'avocat va plus loin dans son analyse, estimant que « derrière le policier, c'est la police nationale, la préfecture de police de Paris et la politique d'Emmanuel Macron pendant le mouvement des gilets jaunes qui seront jugées ».
Ce procès revêt en effet une dimension symbolique considérable. Il figurera parmi les premiers procès criminels liés aux violences commises par des agents des forces de l'ordre lors de la crise des gilets jaunes, un mouvement social qui a profondément marqué la France à partir de l'automne 2018. La question du maintien de l'ordre et de l'usage d'armes controversées comme les lanceurs de balles de défense (LBD) et les grenades de désencerclement avait alors fait l'objet de vives critiques, y compris de la part d'institutions internationales.
La chambre de l'instruction a par ailleurs confirmé le non-lieu en faveur d'un second policier, Baptiste R., qui était soupçonné d'avoir blessé à la jambe un ami de Jérôme Rodrigues par un tir de LBD. Cette affaire rappelle d'autres dossiers emblématiques de violences policières devant la justice française, comme l'affaire Nahel, où le parquet avait estimé que l'intention de tuer était « évidente ».
La date du procès devant la cour criminelle départementale n'a pas encore été fixée. Mais pour Jérôme Rodrigues et les nombreuses victimes du mouvement des gilets jaunes, cette décision marque une étape décisive dans leur quête de justice, sept ans après des événements qui ont durablement fracturé la relation entre les citoyens et les forces de l'ordre en France.