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L'ex-PDG de Lafarge condamné à 6 ans de prison pour terrorisme en Syrie

L'ex-PDG du cimentier français Lafarge, Bruno Lafont, 69 ans, a été condamné lundi 13 avril 2026 à six ans de prison ferme par le tribunal correctionnel de Paris pour financement du terrorisme en Syrie. Incarcéré immédiatement à l'issue du délibéré, il a annoncé son intention de faire appel. Son ex-directeur général adjoint Christian Herrault a lui aussi été condamné à cinq ans ferme. La société Lafarge, absorbée depuis par le géant suisse Holcim, a quant à elle écopé de l'amende maximale prévue par la loi.

L'affaire remonte aux années 2013-2014, lorsque Lafarge maintenait en activité sa cimenterie de Jalabiya, dans le nord de la Syrie, en plein cœur de la guerre civile. Pour continuer à exploiter ce site malgré la progression des groupes armés, la filiale locale Lafarge Cement Syria (LCS) a versé environ 5,6 millions d'euros à trois organisations djihadistes, dont l'État islamique (Daech) et le Front al-Nosra, branche syrienne d'Al-Qaïda. Ces paiements visaient officiellement à assurer la sécurité du personnel et le passage des convois de matières premières à travers les zones contrôlées par les terroristes.

Lors du procès, les anciens dirigeants ont défendu une lecture pragmatique de leur décision, arguant qu'ils étaient face à « deux mauvaises solutions » — fermer la cimenterie ou négocier avec les groupes armés pour protéger leurs employés. Le tribunal correctionnel de Paris n'a pas retenu cet argument et a prononcé des peines sévères à l'encontre de l'ensemble des prévenus. Au total, neuf anciens responsables du groupe ont été déclarés coupables, avec des peines allant de 18 mois à 7 ans de prison, dont plusieurs assorties d'une incarcération immédiate.

Bruno Lafont, qui a toujours nié avoir eu connaissance des paiements illicites en temps réel, est devenu la figure centrale de ce procès historique — le premier en France à juger une multinationale pour complicité de financement du terrorisme. Son avocate, Maître Jacqueline Laffont, a immédiatement annoncé que son client ferait appel du jugement. L'incarcération immédiate de l'ex-PDG, une mesure rare pour des dirigeants d'entreprise, traduit la gravité avec laquelle le tribunal a apprécié sa responsabilité dans les décisions prises.

Lafarge condamnée à l'amende maximale, Holcim face aux conséquences

Sur le plan des sanctions financières, la société Lafarge a été condamnée à payer l'amende maximale prévue pour financement du terrorisme, soit 1,125 million d'euros. Le tribunal a également infligé une amende douanière de 4,57 millions d'euros, prononcée solidairement contre la société et quatre de ses anciens dirigeants pour non-respect des sanctions financières internationales. Des montants qui paraissent modestes au regard des profits générés par l'exploitation syrienne, mais qui constituent un signal fort envoyé aux entreprises tentées de maintenir leurs activités dans des zones de conflit au prix de compromissions avec des groupes terroristes.

Lafarge avait déjà reconnu en 2022, dans le cadre d'un accord de plaider-coupable aux États-Unis, avoir versé des fonds à des groupes terroristes en Syrie, et accepté de payer 778 millions de dollars en réparation. Cet accord américain, inédit pour une entreprise française, n'avait pas éteint les poursuites pénales en France. Le groupe Holcim, qui a acquis Lafarge en 2015 et qui a fusionné les deux entités, assure avoir mis en place depuis lors des procédures de conformité renforcées pour prévenir tout risque similaire à l'avenir. La direction actuelle du groupe a pris soin de se démarquer des faits reprochés à ses prédécesseurs.

Ce verdict s'inscrit dans un contexte judiciaire français où les poursuites pour financement du terrorisme se multiplient. En mars 2026, Alain Soral avait été condamné à deux ans de prison ferme dans le cadre d'une enquête antiterroriste liée à la diffusion de contenus pro-djihadistes. Si les deux affaires sont de nature très différente, elles illustrent la volonté de la justice française de sanctionner fermement toute forme de soutien, direct ou indirect, aux organisations terroristes.

L'affaire Lafarge pose des questions fondamentales sur les liens entre les intérêts économiques et le financement du terrorisme. Comment une multinationale cotée en bourse, opérant sous le regard d'actionnaires institutionnels et soumise à des audits réguliers, a-t-elle pu autoriser de tels paiements pendant plus d'un an ? La réponse reste partiellement enfouie dans les méandres des décisions prises sous pression, loin des sièges sociaux et au cœur d'un conflit armé parmi les plus sanglants du XXIe siècle.

Un procès historique aux implications pour le monde des affaires

Au-delà du verdict lui-même, ce procès marque un tournant dans la responsabilité pénale des dirigeants d'entreprise en France. Jusqu'alors, les poursuites pour des faits commis dans le cadre de l'activité économique d'une multinationale aboutissaient rarement à des peines d'emprisonnement ferme. La condamnation de Bruno Lafont à six ans de prison, avec incarcération immédiate, envoie un message sans équivoque : les dirigeants qui prennent des décisions entraînant un soutien, même indirect, à des organisations terroristes sont passibles de lourdes sanctions pénales en France.

Cette affaire devrait également faire jurisprudence pour les entreprises françaises présentes dans des zones de conflit. De nombreuses multinationales maintiennent des opérations dans des pays déchirés par la guerre ou sous l'emprise de groupes armés non étatiques. L'affaire Lafarge démontre que les stratégies de maintien à tout prix d'activités industrielles en territoires contrôlés par des terroristes exposent leurs dirigeants à des poursuites pénales pouvant aboutir à l'emprisonnement, même des années après les faits.

Les familles des victimes des attentats perpétrés par Daech se sont constituées parties civiles dans ce procès. Certaines d'entre elles ont exprimé leur satisfaction à l'issue du délibéré, saluant une décision qui reconnaît symboliquement leur droit à obtenir réparation auprès d'acteurs économiques ayant contribué, même indirectement, au financement des groupes armés qui ont semé la terreur en Syrie, en Irak et en Europe. La question des réparations civiles devra être tranchée dans le cadre des procédures d'appel annoncées par plusieurs condamnés.

Bruno Lafont dispose désormais de dix jours pour formaliser son appel. En attendant la décision de la cour d'appel, qui pourrait intervenir dans plusieurs mois, il purge sa peine dans un établissement pénitentiaire français. Ce dénouement judiciaire, aussi exceptionnel qu'il soit, ne refermera pas complètement un chapitre particulièrement sombre de l'histoire d'une entreprise française jadis fleuron de l'industrie cimentière mondiale.

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