Au Liban, le pape face à un pays qui tente encore de croire en lui-même
La visite du pape Léon XVI, qui débute ce 30 novembre au Liban, intervient dans un pays meurtri par l’effondrement économique, l’exil massif et l’affaiblissement historique de sa communauté chrétienne. Malgré l’élection du président Joseph Aoun en janvier 2025, le Liban peine à se reconstruire. La venue du souverain pontife sonne comme un rappel : la mémoire et le vivre-ensemble restent les dernières ressources d’une nation en quête de souffle.
Le Liban accueille ce dimanche le pape Léon XVI comme on ouvre la porte à un visiteur attendu, sans être certain d’avoir rangé la maison. Dans les rues de Beyrouth, les banderoles se mêlent aux cicatrices urbaines, et l’espoir reste timide. La visite papale aurait pu, jadis, avoir des airs de célébration. En 2025, elle ressemble davantage à un moment de répit pour un pays essoufflé, qui cherche encore comment tenir debout.
Car si le Liban a retrouvé un président en janvier dernier avec l’élection de Joseph Aoun, ancien chef de l’armée et figure consensuelle, rien n’est vraiment redevenu normal. L’État reste fragile, son autorité morcelée, et les institutions fonctionnent au ralenti, prises dans les blocages politiques, les intérêts claniques et les influences régionales. La reconstruction morale et matérielle, après l’effondrement financier de 2019 et l’explosion du port en 2020, continue de buter sur un système incapable de se réinventer.
Mémoire chrétienne et exode silencieux
Dans ce paysage tourmenté, la communauté chrétienne du Liban – maronite, grecque-orthodoxe ou melkite – témoigne d’une fragilisation sans précédent. L’exode des jeunes, accéléré par la crise économique, a provoqué un affaiblissement démographique qui se lit dans les villages du Mont-Liban, les écoles paroissiales et les quartiers autrefois mixtes de Beyrouth.
« Tous les diplômés que je connais sont partis ces deux dernières années », confie Mireille, 58 ans, institutrice à Jal el-Dib, citée par la presse locale. « Canada, France, Australie… On a l’impression d’assister à l’extinction d’un monde. » Le Liban, autrefois présenté comme le refuge et le bastion du christianisme au Moyen-Orient, voit s’étioler ce qui faisait sa singularité : une présence chrétienne capable d’irriguer la vie culturelle, éducative et politique.
La visite du pape ravive, pour beaucoup, la nostalgie d’un Liban où coexistence et diversité n’étaient pas seulement des slogans, mais une réalité vécue. Un pays où les écoles chrétiennes étaient fréquentées par toutes les communautés, où les cafés de Beyrouth accueillaient indistinctement étudiants, artistes et militants venus de milieux multiples. Aujourd’hui, ce modèle vacille, rattrapé par la pauvreté, la fuite des compétences et les logiques d’appartenance confessionnelle.
Un voyage symbolique dans un pays fragmenté
Le pape Léon XVI rencontre un pays qui essaie, malgré tout, de renouer avec une forme d’unité. Le président Joseph Aoun bénéficie d’un soutien prudent : on lui reconnaît une certaine capacité d’écoute et un rôle de médiateur entre des forces politiques antagonistes. Mais les défis dépassent la figure présidentielle. L’État peine à reprendre la main face au Hezbollah ; les tensions à la frontière sud réactivent en permanence la peur de l’escalade ; les services publics sont à bout de souffle.
Dans ce contexte, la visite papale apparaît moins comme un message adressé aux seuls chrétiens que comme une invitation à repenser la société libanaise dans son ensemble. Selon plusieurs analystes, Léon XVI pourrait insister sur la nécessité d’une citoyenneté qui dépasse les appartenances confessionnelles, seule voie possible pour sortir du cycle des crises. Une vision qui rejoint les aspirations de nombreux Libanais, lassés d’un système politique figé.
Au-delà du discours religieux, cette venue offre aussi un moment de lumière pour les plus vulnérables : les réfugiés syriens, les travailleurs migrants, les familles libanaises précipitées dans la précarité. Une manière de rappeler que le Liban est, depuis toujours, un territoire de passages, de mélanges, de blessures partagées. À l’heure où les jeunes quittent le pays, où les mémoires s’effritent et où la fatigue s’installe, la visite de Léon XVI veut réaffirmer qu’il existe encore un chemin pour le Liban. Un chemin fragile, sinueux, mais possible. La Méditerranée a appris au pays du Cèdre l’art de survivre aux tempêtes. Peut-être cette visite aidera-t-elle à en imaginer une nouvelle traversée.