Portugal: le pays agonise, pris dans l’étau de l’Europe libérale
Par N.TPublié le
La Troïka (UE-FMI-BCE) qui dresse les comptes de la politique d’austérité imposée avec le consentement du gouvernement de Pedro Passos Coelho (centre droite) se heurte à un vaste mouvement de contestation. La pauvreté gagne du terrain, le pays se vide de sa population avec l’exode massif des jeunes.
Au Portugal, l’œil inquisiteur des « hommes en noirs », experts financiers composant la troïka (l’UE, FMI BCE), continue à provoquer la colère de larges couches de la population laissés-pour-compte sous la chape de plomb « austérité ». Ils étaient encore une fois des milliers dans la rue jeudi 27 février, vent debout contre le dictat des créanciers prédateurs, venus pour un « avant dernier » examen des comptes avant la « sortie du programme d’aide », prévue en mai.
Si l’on en croît le trio d’inspecteurs le pays serait « sur la bonne voie », en passe de retrouver la sacro-sainte confiance des marchés. Et de dresser un tableau satisfaisant de leur mission: le Portugal, dit-on, est parvenu à alléger le poids de sa dette, à couvrir ses besoins de financement pour 2014, à réalimenter une cagnotte pour 2015, la croissance frémit, la reprise est à portée de main… la perfusion de 78 milliards d’euros a redonné un nouveau souffle. Le bout du tunnel ? Pas encore, les perspectives restent néanmoins « fragiles », pronostique la Troïka. Autrement dit, l’épreuve du rouleau compresseur sur le terrain social n’est pas encore achevée, loin s’en faut. Le verdict est sans réserve : il faut poursuivre la politique d’austérité, prolonger les coupes sombres dans les budgets de la Santé, de l’Education, les ponctions sur les salaires des fonctionnaires, sur les retraites de la fonction publique, sur les allocations à caractère social ; nourrir le chômage de masse, pousser les jeunes à l’exil –Quelques 120.000 portugais ont émigré en 2012, soit 10.000 personnes en moyenne par mois- précipiter des milliers de citoyens dans la pauvreté, le dénuement, le désespoir…
« Regarder les gens dans la rue, vous lirez partout la tristesse qui marque les visages », soupire Eguiar, fonctionnaire retraité résidant à Alpiarça, à 90 Km de Lisbonne, et dont la pension a été revue à la baisse trois fois de suite en l’espace d’une année. «Nombreux sont les ménages dont le niveau de vie, pourtant modeste, s’est brusquement effondré. Du coup, ils ont honte de cette pauvreté subite, sollicitent en cachette l’aide des associations caritatives », raconte-t-il. Ils y rejoignent les 163 000 personnes privées de minima sociaux, désespérément dépendantes de ces aides, ainsi que le million de chômeurs qui survit sans indemnités. « Des jeunes pour l’essentiel (40%) condamnés à la précarité, employés à la journée, à l’heure même, au noir, et pour des salaires de plus en plus bas », décrit Lily, militante associative sans emploi vivant à Lisbonne. Elle raconte « le triste sort de ces enfants qui prennent à l’école le seul repas de la journée », et des autres que les mères abandonnent aux institutions sociales, insiste sur « les inégalités qui se creusent » sur les « grandes fortunes » qui représentent selon elle « 10% du PIB » et sur « l’émigration de la main d’œuvre qualifiante ». Lilly dénonce aussi ce qui ressemble à un véritable «lavage de cerveaux» auquel se livre la clique d’observateurs qui gravitent autour du gouvernement. « Ils répètent à longueur de journée que tout va pour le mieux, que l’économie du pays se redresse, alors que pauvreté gagne du terrain, que la réalité est de plus en plus amère. Les gens ne sont pas dupes », rapporte-t-elle, tout en gardant garde l’espoir dans un « changement politique ».
Les syndicats non plus ne se laissent pas leurrés par ce discours trompeur, ni par les déclarations lénifiantes de la Troïka. « Nous leur avons dit qu'il ne fallait pas compter sur nous pour contribuer au désastre social et économique du pays. Leur succès est notre malheur », a martelé Arménio Carlos, Secrétaire général de CGTP (1), principale centrale syndicale, à l’issue de la rencontre avec les experts. La mobilisation ne faiblit pas. Les marches de la colère drainent des milliers de citoyens, dont les militants et sympathisants communistes et des Verts. L’organisation enchaîne sur une « semaine de lutte » à partir du 8 mars, journée internationale de la femme, jusqu’au 15, puis sur une « journée nationale de la jeunesse », le 26 du mois.
Les experts de la Troïka qui regardent seulement frémir les chiffres et les courbes sont ainsi à mille lieux de la réalité. L’austérité imposée au Portugal avec le plein consentement du gouvernement de centre droite aboutit à des résultats catastrophiques, anéanti les maigres progrès réalisés, remet en cause l’essentiel des acquis sociaux, provoque une terrible régression et étouffe le pays le plus vulnérable de la zone euro dans l’étau de Europe libérale.
(1) Confédération Générale des Travailleurs portugais (CGTP)
(2) sur une population de quelque 10,5 millions d’habitants