Fonds de pension européens : la grande fuite vers l'Europe face aux risques américains
Depuis janvier 2025, un mouvement inédit secoue les marchés financiers mondiaux. Les grands fonds de pension nordiques, gestionnaires de centaines de milliards d'euros, se désengagent progressivement des actifs américains. Entre inquiétudes sur la dette fédérale et volatilité politique liée à l'administration Trump, l'Europe redevient une destination privilégiée pour les capitaux institutionnels.
Le signal d'alarme a retenti en mars 2025. Selon l'enquête mensuelle de Bank of America auprès des gestionnaires de fonds, jamais ces derniers n'avaient aussi massivement réduit leurs allocations en actions américaines. La sous-pondération nette atteint désormais 23 %, en chute de 40 points par rapport au mois précédent. « C'est le mouvement le plus brutal depuis 1999 », soulignent les analystes de BofA.
Parmi les acteurs qui donnent le ton, les fonds de pension scandinaves se distinguent. Alecta, le géant suédois de la retraite, a vendu la majorité de ses obligations américaines. « Le risque associé aux bons du Trésor et au dollar a augmenté », justifie le fonds. Son homologue danois AkademikerPension a annoncé céder l'intégralité de ses positions américaines, invoquant la fragilité des finances publiques de Washington.
La prime de risque américaine en question
Folksam, l'un des plus grands assureurs suédois, avait anticipé le mouvement dès 2024 en se séparant de ses bons du Trésor avant l'élection présidentielle. « Environ 50 % des investisseurs institutionnels envisagent de réduire leur exposition aux États-Unis », révèle Van Luu, stratégiste chez Russell Investments. Annika Ekman, directrice des investissements d'Ilmarinen en Finlande, un fonds gérant 76 milliards de dollars, confirme que « la prime de risque américaine continue d'augmenter ».
Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Le dollar a perdu 10 % face aux principales devises sur un an. Les rendements des obligations à 30 ans flirtent avec les 4,9 %, signe d'une défiance croissante. En avril 2025, les investisseurs étrangers avaient déjà réduit de plus de 50 milliards de dollars leurs avoirs en titres américains de long terme, selon les données du Trésor.
Tom Vile Jensen, responsable de l'association danoise des assurances et pensions, résume le sentiment général : « Toute cette agitation soulève des questions sur le niveau d'exposition souhaitable aux États-Unis. » L'imprévisibilité de la politique commerciale de Donald Trump, entre droits de douane fluctuants et tensions géopolitiques, alimente cette nervosité.
L'Europe, terre d'accueil des capitaux
À l'inverse, le Vieux Continent attire les flux. Les entrées nettes dans les fonds actions européens ont atteint 60 milliards d'euros en mars 2025. La surpondération nette sur les actions européennes culmine à 39 %, un niveau inédit depuis mi-2021. L'indice Stoxx Europe 600 surperforme le S&P 500 de 16 % depuis le début de l'année.
Plusieurs facteurs expliquent ce regain d'intérêt. Les actions européennes affichent une décote de 20 % par rapport à leurs homologues américaines, leur plus grand rabais en trente ans. Le rendement moyen des dividendes dépasse de 200 points de base celui offert outre-Atlantique. L'Allemagne, avec son plan de relance de 500 milliards d'euros pour la défense et les infrastructures, rassure les investisseurs.
L'Espagne progresse de 22 % et l'Allemagne de 21 % depuis janvier. Même l'Italie séduit avec sa flat tax attractive pour les grandes fortunes. Les pays européens détiennent par ailleurs 8 000 milliards de dollars d'actions et d'obligations américaines, soit près du double du reste du monde réuni. Cette position de créancier majeur leur confère un levier de négociation considérable.
Pour les experts de JP Morgan et Schroders, l'heure n'est plus au choix binaire entre les deux continents, mais à un rééquilibrage des portefeuilles. Une exposition équilibrée entre Europe et États-Unis apparaît désormais comme la stratégie la plus prudente face aux incertitudes qui pèsent sur l'économie mondiale.